Le Vieux
Écrit par Nath   
17-10-2007

Chère amie,

Je vous écris ces quelques lignes pour tromper ce soir qui m’envahit. Je ne vois que de lourds et tristes nuages s’amonceler au dessus de la maison. Et déjà, il est temps d’allumer cette lampe que vous m’avez offerte, un jour de printemps. La petite flamme danse tranquillement. Fuit les courants d’air qui s’accumulent. L’air est froid. Une veste de laine couvre mes épaules endolories. Mes doigts serrent la plume avec acharnement. Ils s’accrochent à ce modeste bout de corne de buffle pour glisser sur le papier mes idées sombres.

Je suis seul. Depuis quelques années déjà, la maison s’est vidée. Plus de rires ni de disputes. Plus d’ires ni de lutte. Les enfants sont loin. Leur défunte mère repose en paix. Il m’a fallu toutes ces années pour ne pas condamner le souvenir de celle qui fut ma femme. Notre amour, toujours chancelant, a finalement basculé lentement. Sa fin odieuse fut un supplice. La terre fraîchement retournée, J’ai osé respirer l’air avec délice.

Chère Emilie, chère amie, vous qui êtes loin de tout, de moi, de nous. Oseriez-vous revoir un vieux fou ? Auriez-vous cette âme charitable que je vous connaissais ?

Bien abruptement, et sans politesse aucune, je m’invite chez vous.

 


Cher Victor,

C’est avec un grand désarroi que j’accueille votre lettre. Vous savoir seul fait de moi la plus triste des femmes. Les journées s’écoulent tout aussi péniblement pour mes vieux os et l’ombre de ma maison se confond avec la mienne. Je suis seule et solitaire. Nulle âme ne trouble mon ennui.

Aussi, je vous accueille avec plaisir, Cher Victor, au sein de notre modeste maison que vous avez très bien connue autrefois.

 

 



Elle est là. Sur le pas de porte. Petite et menue. Un tablier blanc et de longues tresses brunes. Tableau de Vermeer. Son visage, comme un vieux grimoire, déclame les aléas de sa vie. Lignes et creux. Courbes et vallées oubliées. Ses sabots, plantés ferme dans la boue, ne bougent pas. Le ciel d’un rouge profond éclabousse les ombres. Un vieux four à pain marque l’entrée de la modeste demeure. J’arrive fourbu, le poids d’un baluchon mal fermé sur mes épaules frêles.

Une immense peine m’englue le cœur comme une multitude d’aiguilles qui s’enfoncent une à une dans mon organe glacé.

J’accueille ses mains douces entre les miennes. Nos yeux s’embuent d’étoiles. Timide, pourtant je la suis sans mot dire jusque dans son antre. Le silence nous entoure. Malgré la pénombre, un feu illumine l’âtre. Deux fauteuils se font face. Un mince soupir s’élève de sa gorge pendant que nous prenons place près des cendres chaudes.

L’endroit n’a pas changé. Il est si familier. Je respire cette odeur d’encaustique, de rôti froid, l’endroit est poétique. Une nappe à carreaux rouges et blancs repose sur la table en merisier massif. J’avais l’habitude d’y prendre mes petits déjeuners et mes diners. A midi, dans un panier d’osier, un casse-croute m’attendait. Pain, vin et fromage. Un peu de viande froide et quelques pommes. Le verger tutoyait la maison. Que de souvenirs ! Et je m’étais enfui d’elle. De ses tresses bien trop longues, de ses sabots bien trop lourds, de son corps bien trop gracile. Pour une autre femme. Bien plus belle, bien plus vipère. Toutes ces années loin de mon Emilie.

Il aura fallut l’outrage du temps et le remords pour enfin revenir près d’elle. Souvenirs enivrants. Douce quiétude. Un même accord partagé.

Je ne sais pas quoi dire. Je suis là, après bien des années loin de cette femme tant aimée et tant détestée. Ma langue se fige dans ma bouche trop sèche. Mon âme se paralyse dans une culpabilité bien trop aiguisée. Je suis un lâche.

Je la regarde avec douceur. Me noie dans son visage d’ange. Mes yeux pleurent. Mon cœur, à bout de force, s’effondre dans un dernier élan. Une main sur la poitrine, je suffoque. Elle ne bouge pas. Son regard se perd sur les flammes qui dansent. Je suis transparent. C’est ainsi que meurent les âmes vides. Sans promesses. Enferrées dans leur chrysalide. 
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