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Aimé
Vendredi, 04 Septembre 2009 07:31
Fébrilement, il fouilla une dernière fois ses poches… en vain. Une petite balle, 22 millimètres, puis plus rien. Juste un minuscule trou au fond de sa poche. Panique. Il est là, coincé dans le placard de sa chambre. Une faible lumière inonde les vêtements épars. De vieux pulls troués. Des pantalons rapiécés. Des chaussures vieillies, la semelle au bout du rouleau. Tout comme lui.

Son cœur s’accélère. Un léger bourdonnement lui effleure les oreilles. Pavillon blessé. De grosses gouttes de sueurs dégoulinent le long de son visage émacié. Aimé, prénom doux et tendre mais si peu réaliste. Père et mère absents de toute sympathie. Famille inexistante. Femme à peine supportée. Enfants haineux. Aimé, quel drôle de destinée !

A quatre pattes, un poids énorme sur la poitrine, il fouille. Garder la tête froide. Pas de jérémiades. Ni d’escapade. Il est là, suffocant de terreur. Son Courage c’était celle balle. Bulle de fer prête à tout pour liquider sa vie. Ne plus voir les autres. Eternel lâche, il avait enfin trouvé le Courage. Le vrai, celui qui mène les hommes à leur Etoile.

Impossible de faire un geste. Il se souvient. Sa vie, minable. Son envie de défier cette fable. S’écrouler sur le sable. En quête de quoi ? Existence estropiée et rapiécée de toute part. Et cette envie de toujours fuir les autres, les choses. Un regard perdu dans le firmament. Une main moite. Une bouche sèche avec un peu de salive blanche sur les commissures. Couard !

La sueur coule à flot désormais. Il faut trouver cette balle. Garder le Courage en main. A tâtons, il explore le sol recouvert de linoléum. Il tremble. Ses doigts se crispent sur les moutons de poussières. Sa vue se trouble. Du fond de ses vaines pensées, il compte à rebours : dimanche, samedi, vendredi, jeudi, mercredi, mardi, lundi… Une presque semaine pour la décision finale. Trouver l’arme, déjouer les charmes et enfin, se moquer du sort qui s’acharne. Tout s’emballe au fond de son réduit. Sa tête bouillonne d’amnésie. Il ne sait plus.

Il repend ses recherches, les genoux soudés à terre. Il glisse. Se redresse. Lève les yeux vers la lumière qui faiblit. Cette ampoule est sur le point de lâcher, elle aussi. Il faut faire vite. Retrouver  le Courage qui s’enfuit. Il ferme ses paupières, réfléchit. De quel côté ? Elle ne peut être que là. Ici et maintenant. Ne pas bouger. Palper sans relâche. Ne pas faillir à cette tâche.

Son cerveau trébuche, comme à l’ordinaire. Il ne supporte plus les autres. Il est égoïste au point de ne jamais les voir. Dans son monde, de hautes murailles autour de lui, il tisse des idées pâles. Il ne connaît ni la joie, ni le rire, ni la vie. Banal. Transparent. Poule mouillée sans plumes pour le protéger. Même si ses envies ne le poussent à rien, il ressent la peur. Sa peur. Il est si lisse. Pas un pli ne chiffonne son âme. Regarder ses chaussures ne lui apporte aucune satisfaction, pas plus que de regarder ses enfants ou sa femme. Tous partis depuis si longtemps. Ses sentiments se limitent à détester ce qui l’entoure. Pas un cri, jamais, ne s’élève de sa poitrine. Pas assez de hardiesse pour ça. Sa petite lucarne intérieure ne s’ouvre nullement. Renfermé et désormais enfermé dans ce cagibi sombre d’où aucune balle ne pointe le bout de son museau.

Il perd patience. De rage il jette ses vêtements. Pauvres reflets de ses jours fanés. Ce Courage, qu’il semble avoir trouvé dans sa quarantième et unième année, le pousse à commettre un acte de foi : décharger son corps pour décharner son âme. Trouver cette balle !

Son autre main caresse le pistolet. Son regard ose l’affronter. Il est petit, cet objet du délit. Ses ongles crissent sur le métal. Ses doigts se délient. Reflets d’argent. Tourne et retourne au creux de sa paume. Tendresse toute particulière. Illicite. Interdiction, ce n’est plus une prison. Sa bouche se tord de douleur. Un long cri s’étouffe au fond de sa gorge. De longs sanglots s’éparpillent sur sa chemise bleue. Un trop plein de non vie. Une envie de mort qu’il ne peut satisfaire. Pourquoi lui, encore ?

S’obnubiler à chercher. Sens dessus dessous. Chamboulé.

Un goût de fer passe sur sa langue. Ça y est ! Elle est là, sous ses doigts. Petite et luisante. Un morceau d’or pour enrichir son au-delà. Ebahit, il ne réagit pas tout de suite. Mais très vite, il sourit. Pour la première fois. Le chrome se tend entre son pouce et son index. Ses pupilles roulent comme des billes. Agates injectées de sang.

Toujours genoux à terre, son visage s’étire. Un morceau de lui hésite encore. Courage serait-il désormais hors d’atteinte ? Lundi ne rimerait-il plus avec tuerie et fin de vie ?

Brusquement, c’est l’expulsion. Un puissant jet de bile éclabousse Aimé. Trempé de liquide brûlant, une odeur de lâcheté qui se diffuse, le parfum est entêtant. Courbé en deux par la douleur et la surprise. Il s’étale. Plat ventre pour corps chétif et blême. Sa tête heurte le sol avec dégoût. Sa vie est suspendue à un fil de bave. Son regard fermé sur ses rejets, son cœur vacille. Bougie au gré des vents. Honte. Fonte. La fin n’est pas si prompte. Subir, encore. Pourquoi ? Pour qui ?

Délires d’un illuminé vaincu par un Courage qui n’a pas su rester auprès de lui. Comme tant d’autres. D’une main il tient la cartouche. De l’autre le canon d’une arme à feu qui le regarde droit dans les yeux. Le trou est béant. Se rétrécir, s’infiltrer et rejoindre le barillet. Et si la vie voulait son ultime revanche ? Garder le lâche tête basse. Affronter  les coups bas. S’abaisser dans la fange. Courber le dos et mentir. Esquiver paroles et raison. Comme avant, stagner comme un oiseau en plein vol. Un sablier brisé dont le sable ne s’écoulerait plus. Une clepsydre muette. Mou. Sans aucun remous à l’intérieur de soi. S’enduire de boue et de misère. Revoir le regard de ces autres qui se détourne. Sentir la main qui n’ose toucher la sienne pour acclamer un bonjour matinal. Percevoir un frisson et coup d’œil gêné à sa simple vue. Son néant est un vilain sort.

Dieu n’existe pas pour lui. Aucune religion n’a trouvé le chemin de ses pensées. Et aucune action n’a troublé la route de son destin. Bâillonné par un trou noir hivernal, Aimé se refuse à toute chose. Porte close. Il est ainsi. Animal apeuré et piégé. Source d’eau tarit depuis son enfance. Il avance en reculant. Ses pieds ne touchent pas le sol, parfois. La tête au-delà des nuages, il s’éclipse hors de ce monde qu’il ne comprend pas et qui le lui rend bien.

L’ampoule clignote à présent. La lumière fera naître l’ombre dans un instant. Courage. Balle humide. Pistolet vide. Péniblement, il déplie sa carcasse dépolie. Ses os craquent. Ses veines pulsent à l’unisson. Concert absurde pour une seconde d’éternité. Le temps a stoppé sa quête de toujours. Aimé murmure des paroles inaudibles. Comme un psaume ancien. Ses yeux se ferment et s’ouvrent à la vitesse de cette lampe qui se meurt, lentement. Le visage levé comme un regard avec l’éther, il lâche sa dernière carte. D’un coup sec il ouvre l’arme et y glisse la cartouche d’acier. Elle ne brille plus. Son éclat s’est ternit avec le vomit. Mais elle coulisse parfaitement dans son logis.

Courage frappe de nouveau à sa porte. La main se cramponne au révolver. Elle se dirige inexorablement vers son but final. La tempe droite. Non, la gauche. L’arme passe d’une main à l’autre sans se décider. L’instant se prolonge. Sans fin. Les souvenirs défilent. Absolu néant. Il cherche un signe, une fleur, un nuage. Il rechigne. Un leurre ? Sa vie s’égratigne. Les minutes s’allongent et Aimé est toujours là, debout dans ce placard en désordre, tentant de remettre un peu d’ordre dans son existence difficile.

Puis, c’est le noir.

Aimé reste coi. Pas maintenant, pas si tôt. Alors doucement, il pose son pistolet sur une étagère et cherche l’ampoule. Il ne veut plus mourir. Courage est parti pour de bon. Lâche il est, lâche il restera. Trop d’éternité ne lui sied pas.

De toute façon, il a peur du sang. Il n’aime pas les choses dérangées et des morceaux de cervelle sur le plancher, ce n’est pas facile à nettoyer.
De toute façon, il ne veut pas faire plaisir et sa mort serait un grand soulagement pour son entourage.
De toute façon, il est sans foi et sa mort ne le soulage pas.
De toute façon, il est déjà vide dedans, froid à l’intérieur, comme une coquille brisée.

Aimé tient l’ampoule grillée entre ses doigts. Une seconde. Une gerbe d’étincelles. Court circuit. La mort est instantanée. Comme ces clichés polaroïds qui n’ont jamais tapissés ses murs, libres de souvenirs.

Il est mort comme il a vécu ; seul.
Commentaires (2)Add Comment
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Par Marie-Laure, septembre 09, 2009
Eh ben, belle chute... Bravo Nath smilies/smiley.gif
Nath
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Par Nath, septembre 09, 2009
@Marie-Laure : merci, tu es très indulgente smilies/wink.gif

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